Durée de lecture : 19 min

Raymond Tournay

Livre Souvenirs d'Enfance

La petite guerre de Raymond ...

Dans le petit cadre de la rue Lamartine, des champs y attenant et du pont du Cottage, le jeu qui nous passionnait le plus, c’était la petite guerre. L’ambiance y était : l’auto-canon qui venait prendre position certains soirs au bout de la rue Lamartine, le maigre baluchon que la mère préparait chaque soir « au cas où », la saucisse d’observation postée dans le creux du talus du pont du Cottage – côté Ermitage et rue Lafontaine – son gonflage, son lâcher, son atterrissage, son dégonflage, c’était du délire !

Ballon Captif guerre 14-18

Les aérostiers cantonnaient dans une petite bâtisse en bois au n°90 de l’avenue Denis Papin. La nuit, les faisceaux lumineux des projecteurs de la D.C.A - Défense contre aéronefs – fouillaient le ciel à la recherche d’un Taube ronronnant là-haut, la grosse Bertha tonnait et même un jour il y eut l’explosion de la cartoucherie de La Courneuve.

Une vue d'un Taube
Sur la voir de garage du chemin de fer, en face des maisons Malfète – avenue Denis Papin - un débarcadère avait été aménagé pour la réception de blessés de guerre, avec des pansements plus ou moins sanguinolents, et pour cause, qui étaient dirigés en premier lieu sur une infirmerie de campagne en toile vert foncé, située au 96 de l’avenue Denis Papin (pendant plusieurs années, le propriétaire du terrain ne pouvait rien faire pousser à certains endroits.

Le 4 Septembre 1914, en gare de Villiers-le-Bel, départ du dernier wagon pour l'évacuation des habitants. Ce wagon n'alla pas plus loin que saint-Denis.
Arrivées des premiers blessés en provenance de Senlis. Par la suite, un quai de débarquement fut construit face aux maisons "Malfètes".  Les blessés étaient ensuite dirigés vers une infirmerie de campagne situé au 96 de l'avenue  Denis Papin

Il attribuait cela au déversement, à ces endroits, de produits pharmaceutiques servant au nettoyage des instruments de chirurgie). Je me souviens également  d’une voie de chemin de fer qui passait au fond de mon actuel jardin du 12 avenue Lafontaine, qui continuait au bout de la descente du [pont du] Cottage et allait se perdre vers le  Mont de Gif. Certains disaient qu’elle était destinée à desservir une infirmerie de campagne et peut-être un hôpital militaire situé vers Sarcelles. Je vous dis, tout y était pour créer une ambiance de guerre dans nos petites têtes. Avec un fusil ou un sabre en bois, certains avec un vrai calot de soldat sur la tête, d’autres avec un vrai bidon entouré de drap bleu ou avec une vraie musette contenant de vrais éclats d’obus, nous nous séparions en deux groupes pour la petite guerre après tirage au sort, am, stram, gram … et ça bardait. Au 16 de la rue Lamartine, il y avait le trou des fondations inachevées d’une maison, le propriétaire était mobilisé et son terrain était en friche ; c’était notre champ de bataille préféré. Chacun son tour à être dans le trou et allez-y ! Ca bardait tellement que si vous aviez la vessie faible, plutôt que de déserter, c’était dans la culotte que ça finissait, mais l’honneur était sauf ! A la fin de la bataille, réconciliation, nous montions tous, drapeaux en tête, à l’assaut du pont du Cottage en passant par le petit raidillon qui, à travers les sureaux, nous menait au faîte dominé par un bec de gaz.

Il arrivait que du pont nous voyions défiler un train de prisonniers allemands avec leurs calots ronds vert-de-gris et orné d’une petite cocarde émaillée, aux couleurs noire, blanc, rouge. Certains d’entre nous leur criaient des sottises ou leur jetaient des pierres. Eux, souriants, contents de s’en être tiré et à qui nous rappelions leurs propres enfants, nous répondaient en nous envoyant des baisers…

Autrefois, chaque ménage avait des poules et des lapins qui revenaient peu cher et agrémentaient le menu. On ne mangeait pas de la viande tous les jours ; certains produits étaient rationnés et la distribution des tickets avait lieu sur la place de la gare, dans une petite cabane en bois tenue par monsieur Chabert, maire de Gonesse. Quand la récolte de pommes de terre, du blé ou de l’avoine était faite, avec l’autorisation du cultivateur, toutes les femmes disponibles du coin et les loupiots s’abattaient comme des corbeaux dans les champs pour glaner. Quand je dis comme un vol de corbeaux, je n’exagère pas, car nous portions tous un tablier noir et les femmes ne portaient que des vêtements sombres. Il faut dire qu’en 1917-18, elles n’avaient pas le cœur à porter de la couleur, maris, frères ou pères étant pour la plupart occupés sur un autre champ qu’on appelait … d’Honneur.

(Raymond Tournay, Arnouville 1917-1925, souvenirs d’enfance, © Arnouville et son Passé, 1985)

Souvenirs d'enfance à Arnouville en 1917-1918
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